Politique et terrorisme : De la sémantique à la rhétorique, quels actes?

La sémantique et le danger des rhétoriques

Dinos A la lueur de l’actualité, les attentats qui se suivent mais qui ne se prévoient pas n’ont de cesse de faire réagir. A travers son opinion publique, ses médias et sa classe politique, la société ou plutôt les sociétés européennes sont en proie à une crispation qui semble interminable. La cause de tous ces maux : le terrorisme. Ainsi le nomme t-on celui qui agite les peurs, les haines et parfois, la bêtise. Ce terrorisme est nommé, employé et même affiné lorsqu’on lui accole le mot « islamiste »; mais malgré cette utilisation il y a t-il une compréhension à sa signification ? Les mots dont nous usons, les actions que nous entreprenons ne sont dictées que par notre propre compréhension et surtout, par les limites de celle-ci.

Comprendre, c’est se donner la capacité d’agir de manière pertinente. A l’heure où l’information circule en abondance, où le politique se trouve dans une posture de sur-réaction et surexposition, les opinions publiques réclament sécurité, liberté, fermeté, maintenant, tout de suite. Ainsi l’acteur politique, sous le dictat de l’immédiat et de l’émotion substitue à la compréhension une (ré)action rapide, populaire mais le plus souvent inadéquate. Si l’émotion apparaît comme un des seuls guides de l’action d’Etat, il est nécessaire de sortir de cet enfermement qui, bien que représentant une réalité n’est pas source de compréhension du réel. La déshumanisation de l’individu usant du terrorisme contribue à refuser le travail de recherche sur les causes de son acte. Loin de tout angélisme ou laxisme, comme le dirons certains, la compréhension et l’explication ne sont en aucun cas le début d’une justification ou d’excuses. Bien au contraire, la simplification abusive place la diabolisation de l’esprit au cœur de la réflexion des décideurs. Par les mots « ennemis », « inhumains », « barbares », le support de la compréhension s’émiette. En effet, les mots permettent de nommer les choses, or aujourd’hui ils ont été travestis par les aléas émotifs de l’opinion publique. La sémantique prend tout son sens ici car elle participe à l’explication de nos malheurs et de nos peurs. Le terrorisme comme moyen et non comme fin en soi, le terrorisme comme emploi de la terreur à des fins diverses mais surtout le terrorisme comme notion polymorphe, celui des partisans de la terreur, des brigades rouges ou encore celui d’aujourd’hui, islamiste.

 

Pour l’acteur politique comme pour les pseudos experts des plateaux de télévision, plutôt que d’agiter ces mots en réponse au dogme de l’immédiat, il serait préférable de capter chaque signification. Du mot « terrorisme » à celui de « radicalisé » en passant par « violence » ou « islamisme », il serait préférable de faire preuve d’une patience vigilante avant de jouer les va t’en guerre. Car oui, le voilà celui qui est sur toutes les lèvres, « guerre contre le terrorisme », « nous gagnerons cette guerre ». Loin de tout courage et démonstration de force, c’est l’impuissance et l’ignorance que fait ressortir l’emploi de ce mot. Le premier ministre français n’a eu de cesse de le rappeler, « nous sommes en guerre ». Encore une fois, cette rhétorique témoigne d’une absence de compréhension de la situation mais pis, du mot en lui-même lorsque les premières réponses au terrorisme furent l’emploi de la force armée. Ici, c’est la guerre comme affrontement, ne laissant place à un seul vainqueur, dominant le vaincu. Or, si la notion de guerre a évoluée, la majorité des individus semblent ancrée dans une définition quelque peu révolue. Ainsi, le danger quand l’on nomme un problème ou une menace, c’est de mal le nommer. De plus, de l’utilisation du mot « guerre », découle un vocabulaire encore une fois faussé car face au terrorisme l’ « éradication », l’ « anéantissement », ou encore la « victoire » deviennent vide de sens et ne se rapporte souvent qu’au seul champ militaire et sécuritaire. Jacques Derrida disait que la notion de guerre au terrorisme proviendrait « d’une appropriation globale du concept sans user des plus élémentaires précautions de langage ». Comme le dit si bien Christian Malis dans son livre en parlant de Bush fils, on abat pas une abeille avec un revolver.

Ces mots jouent un rôle sur les esprits et persuadent des opinions publiques déjà volatiles. Le poids des mots et la sémantique sont les supports d’une bonne compréhension et d’un bon usage. Mal nommer les choses, jugeait Camus, c’est ajouter au malheur du monde. C’est ce message qui s’adresse aux acteurs politiques et au monde journalistique comme un devoir, celui de comprendre avant d’entreprendre.

Face à un problème tel que le terrorisme qui n’a dans sa complexité que peu de limites, le spécialiste devient l’outil de la compréhension et ainsi la boussole du pouvoir. Cela laisse la voie à un second point, celui de la démocratisation du débat sur le terrorisme autour d’une approche pluridisciplinaire.

Un pas vers une approche globale

Les horreurs à répétition que l’on observe en occident et notamment en France nous pousse à opposer au terrorisme de réelles politiques publiques pertinentes, éloignées de toutes réponses hâtives, basées sur l’émotion. Ainsi, la prise en compte du problème nécessite la construction de politiques publiques adéquates. Or, aujourd’hui, malgré des efforts continus, les solutions ne se sont pas faites par le biais d’une approche globale.

L’approche globale nécessite l’observation du problème par différents regards. De particularismes en particularismes, de spécialités en spécialités, le terrorisme se déconstruit et se découvre. Ainsi, face à un tel sujet, par qui l’individu recourant au terrorisme sera t-il scruté ? Par une opinion publique en quête de vengeance ? Par l’acteur militaire ? Politique ? Médiatique ? Bien qu’il ne s’agisse pas ici d’enlever leurs libertés de paroles à ces acteurs, parties prenantes de nos démocraties, il est bien question d’évaluer l’acteur qui apportera à son analyse du sujet, le plus de pertinence, de sens et d’éclaircissement. Nous sommes face à un défi majeur, celui de l’intégration d’une multidisciplinarité dans l’étude et dans la gestion du terrorisme. Cette intégration doit être une porte ouverte aux sciences humaines et sociales sans pour autant reléguer les paradigmes du renseignement et du militaire en seconde place. Le développement d’approches pluridisciplinaires de manière systématique dans des cas touchant à l’usage du terrorisme apparaît comme la seule solution, pour décortiquer, du micro au macro, les tenants et aboutissants du problème mais surtout du comportement de l’individu, malgré des débats théoriques parfois divergents.

Approches et paradigmes

Paradigme militaire

Face à au terrorisme, tactique ou encore vecteur de l’extrême violence, le paradigme militaire n’a eu de cesse s’imposer. L’usage du militaire par le politique comme réponse à la peur n’est finalement que l’erreur stratégique tant attendue par l’acteur terroriste. En effet, le recours à la force par le soldat, main armée de l’Etat, consacre la crédibilité de l’action terroriste et ses possibles revendications politiques ne laissant nullement la place à des stratégies plus subtiles d’influence ou de contre-influence. Bien que le militaire contribue à une stratégie globale d’Etat de protection du territoire national, son usage s’observe dans la droite ligne de l’exemple américain post-11 septembre. Finalement la croyance en une supériorité numérique et technologique est omniprésente face à des guerres asymétriques, aux attaques à la logistique « banales ».

Capture

Face à une hystérisation de la crise du fait d’une menace terroriste plus forte, imminente, persistante et polymorphe qui militarise ses modes d’actions et diversifie ses cibles, il devient nécessaire pour le militaire d’opter pour des approches nouvelles et les définir (l’armée de terre ne dispose pas de situations de monopoles et elle revêt souvent une double casquette dans ces actions). La question se pose du rôle du militaire et de se pertinence sur le territoire national alors même que l’impossibilité de définir l’ennemi est avérée. Par le biais de la coalition, les frappes s’accentuent sur les théâtres irakiens et syriens privant parfois de forces logistiques des groupes terroristes et en particulier l’organisation Etat islamique. Cependant, l’exemple américain rappelle une notion importante pour ces groupes, Al-Qaïda hier et Daech aujourd’hui, celle de « potentiel ». Bien que les combattants puissent périr aux combats face à nos forces armées, l’idéologie, la frustration et l’humiliation restent extrêmement volatiles et aucune balle ne pourra la détruire. L’exemple des frappes de la coalition qui ont conduit à la mort de 56 civils est à nouveau un vecteur, dans le futur, de radicalisation. Loin des stratégies de long-terme, le pouvoir politique enferme le militaire dans des actions de court-terme qui ont d’ores et déjà démontrées leurs inefficacité. A travers cette notion de « guerre » et de recours à la force armée, l’Etat reconnaît le groupe usant du terrorisme comme potentiel concurrent de l’Etat.

Les grands enjeux face à l’extrême violence du terrorisme ne sont pas encore totalement compris par les acteurs politiques et militaires. Néanmoins, nous ne pouvons pas enlever les réussites et les actions pertinentes menées (usage des forces spéciales, envoi d’instructeurs pour les forces armées étrangères, renseignement militaire). Un des aspects les plus importants repose sur la « guerre psychologique », la « guerre dans les esprits » qui exige des relais dans la société civile à l’heure où l’utilisation de la force armée ne diminue pas la menace. Cependant, l’acteur politique semble être, sur ces sujets, dépourvu de vision et ce qui pourrait être pire d’objectifs car comme disait Sun Tzu : « celui qui n’a pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre » (considération faite que le terrorisme ne s’éradique pas). En résulte une utilisation inadéquate de la force militaire dans laquelle la symbolique prévaut. Ainsi le paradigme militaire doit être questionné et mis en perspective face aux domaines judiciaire et policier. A nouveau, nous retrouvons l’importance de mesurer la portée de nos actions car comme les mots elles agissent sur les esprits et en modifie la compréhension et les comportements. Dans une tribune en mars dernier au Figaro, le général français, chef d’Etat-major de l’armée de terre, Jean-Pierre Bosser souhaite « prendre l’ascendant dans le champs immatériel » afin de contrer les  campagnes de « recrutement » de djihadistes car «c’est dans l’inversion du rapport de forces du champ des esprits que réside notre aptitude à gagner la bataille des valeurs». Malgré cela, est-ce véritablement dans l’engagement militaire de jeunes français, croyant en une victoire face au terrorisme, que le monde sera plus sur ? Il apparaît que si l’enseignement du rôle des nos armées ainsi de ce qu’est le fait guerrier est primordial, le recours à de plus en plus de soldats pour vaincre le terrorisme est une erreur qui n’a de cesse de se répéter. Le monde militaire, via le politique doit définir une doctrine nouvelle face à ces guerres d’un genre nouveau mais finalement pas si récent. Si les mots étaient compris, le recours au militaire ne serait pas aussi direct, car l’évolution brutale du monde aurait été assimilée.

Paradigme judiciaire et policier

Dans ce paradigme là on refuse l’utilisation des armes et le recours à la force. Evoluant dans un espace étatique, la réponse au terrorisme par ce paradigme ne met pas l’acteur terroriste dans une position de concurrencer l’Etat. Si la question de la résilience et la vulnérabilité  d’une nation se pose, il est nécessaire de conserver un équilibre entre prévention et droit tout en comprenant qu’agir peu ou trop porte atteinte à la démocratie. Le terrorisme comme étiquette est un outil permettant la mise en place de lois dites « autoritaires » ou « liberticides » sans que leur utilité soit démontrée. Cette étiquette, cette rhétorique, condamne le débat au déséquilibre. Ainsi, nous voilà suivant l’exemple américain, ce que  Noam Chomski nomme, la « doctrine des bonnes intentions ». Peu importe la justesse de nos actes tant que le but recherché est bon.

Les mesures prises par le gouvernement français pour « faire bloc autour de nos valeurs » et « refuser toute tentation de recourir à des mesures arbitraires ou contraires à nos principes démocratiques et constitutionnels” ne sont pas toutes allées dans ce sens. D’une part, les mesures telles que l’Etat d’urgence ou encore la déchéance de nationalité pour les binationaux (finalement abandonnée) ne sont pas seulement caractérisées par une certaine inutilité mais par un nouveau vocabulaire modificateur de comportements. En effet l’idée d’Etat d’urgence pèse dans le vocabulaire des peurs. Ce régime d’exception qui après de longs mois n’en est plus un, contribue par la rhétorique qui l’accompagne à fausser le réel et ainsi en empêcher la compréhension. Concernant la bi-nationalité, le vocabulaire à caractère juridique mène à la création d’un nouveau statut au sein de la société, laissant aux concernés le statut de « suspect ». A nouveau, le pouvoir politique, bien qu’on puisse lui reconnaître des progrès indéniable dans le contre et l’anti-terrorisme, n’a pas su faire usage d’une sémantique adéquate dans un but de défense de nos valeurs.

Hors du vocabulaire utilisé, en nous plaçant  avant l’acte terroriste, c’est la cause de l’échec face à une attaque qui n’est pas comprise. En effet, tel le comportement du pouvoir politique américain post 11 septembre, c’est la question du manque de moyen des services qui est posée. Bien que cette question soit pertinente, elle balaie un problème structurel existant (mauvaises coopérations et mauvais échanges d’informations entres services, compétition entre eux, flou entre le probable et le possible, politisation du renseignement). Ainsi, la défaillance n’est pas uniquement la cause de services de renseignements et de police qui manquent de moyens mais bien de problèmes structurels plus déterminants.

Ainsi à travers le paradigme judiciaire et policier, c’est une fois de plus le dogme sécuritaire qui prévaut, incapable de considérer ce qui est hors de sa spécialité et qui donnerait pourtant les clefs nécessaires à une bonne analyse et à des réponses viables.

Pouvoir médiatique, les ravages d’un vocabulaire du buzz

Au centre de l’attention ainsi qu’au centre des critiques, les médias sont au coeur de la course à l’information face aux attentats. Des spécialistes aux alertes info, l’immédiat est devenu source de précipitation. L’usage des mots dans les chaînes d’informations en continues est calqué sur un vocabulaire du buzz, qui accroche le spectateur sans pour autant lui apporter les outils pour comprendre. De plus, pour les groupes terroristes, l’impact psychologique tente d’être supérieur à celui du militaire. Ainsi ces médias se trouvent être les principaux relais de la terreur, véritable tribune aux assassins.

 

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Ce vocabulaire de la peur et du chaos contribue à la transformation de faits divers en des attaques terroristes dans l’inconscient des individus. Loin de toutes réalités, le forcené germano-iranien tuant au pistolet dans un centre commercial à Munich serait lié à Daech, avant même que les autorités ne communiquent. Il est aujourd’hui triste de constater que pour certains médias, la course à l’audimat est devenue le relais d’une propagande djihadiste très bien huilé pour qui la communication est la principale arme. Certaines rhétoriques journalistiques, dans un objectif de visibilité médiatique abandonnent le discours rationalisé face à une violence irrationnelle pour laisser place à une rhétorique évoluant dans le champ de l’émotionnel.

Conclusion :

Traiter ici de la sémantique de la rhétorique apparaît comme important afin de comprendre les erreurs commises sur le plan des actions concrètes. En effet, le dogme de l’immédiat et de l’instantanée ne laisse guère de place à une réflexion patiente et vigilante. Les acteurs politiques comme médiatiques, guidés par une opinion publique déboussolée ont réagit dans un cadre incompris. Si les mots ne tuent pas comme les balles, ils permettent la compréhension et ainsi la sémantique se trouve être le support d’une action juste, cohérente et adéquate. De la mauvaise compréhension du mot « guerre », « terrorisme », « islamisme », etc. jusqu’à une rhétorique utilisée par des acteurs politiques essayant de se persuader eux-mêmes, les esprits baignent dans un vocabulaire flou, source d’incompréhension et de réactions hâtives.

Une fois la sémantique oubliée par les acteurs sociaux et politiques, la rhétorique de ces derniers tente de persuader. Ainsi les actions entreprises par les pouvoirs politiques basées sur des incompréhensions de départ, conduisent à des stratégies sans résultats et parfois même destructrices.

Comprendre, c’est se donner la capacité d’agir de manière pertinente

Boris Garcia.

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