Ce Saint Que Je Ne Saurais Voir: Réflexions sur le «BurkiniGate» (FR)

Déclaration des droits de l'homme et du citoyenQuand on se lance dans l’écriture d’un papier sur un sujet aussi instrumentalisé et dévoyé que celui du « BurkiniGate », l’on se doit d’abord de rappeler quelques faits : l’interdiction du burkini n’est pas nationale, mais simplement le fait de moins d’une trentaine de mairies françaises, sur les quelques 36,000 communes que comptent le territoire français. Le BurkiniGate, est c’est là l’une des premières « évidences » à déconstruire pour permettre la tenue d’une vraie réflexion sur le sujet, n’a donc pas l’ampleur que voudrait lui donner différents groupes sociaux en France et ce, pour des raisons sur lesquelles nous reviendront plus tard. Cette polémique est-elle pour autant non-significative ? Loin s’en faut, puisqu’elle révèle la polarisation croissante de la société française et celle, plus subtile mais bien réelle, de la gauche gouvernementale.

Elle révèle d’abord les divisions qui vont s’agrandissant au sein de la société française puisqu’elle montre qu’une partie de la population est prête à réinterpréter la conception républicaine de la laïcité représentant l’aboutissement de trois siècles de réflexions politiques, philosophiques et sociales à la seule fin de bannir un vêtement perçu comme une pénultième émanation de l’islamisme radical malheureusement bien représenté en France, et cela en contradiction directe avec deux valeurs cardinales de la nation française : les libertés individuelles et la liberté de culte. Elle est aussi révélatrice d’une véritable crise identitaire bel et bien réelle au sein de la gauche du pouvoir, puisqu’en sus d’un premier ministre déclarant voir dans le port du burkini une provocation politique, justifiant de fait son interdiction – cette analyse simpliste et manichéenne étant reprise quelques jours plus tard par Nicolas Sarkozy, ce qui constitue une alliance transpartisane illustrant une nouvelle fois la dérive idéologique du quinquennat d’Hollande – certains ministres ont appelé à l’apaisement – à l’image de Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur – voire dénoncé  ces arrêtés – c’est le cas, notamment, de Najat Vallaud-Belkacem. Qu’à six mois des prochaines élections présidentielles, alors que les initiatives politiques à gauche se multiplient et que le bilan du gouvernement est loin d’être brillant, une telle fébrilité dans les rangs traduit avant tout une contamination de la gauche gouvernementale par les thèses chères à la droite « décomplexée » et cela, à des fins purement électoralistes. Là encore, la question n’est pas tant de débattre de la nature du burkini mais plutôt du bien-fondé de son interdiction : penser que le recours à l’outil juridique pour interdire une pratique avec l’espoir que ce « bannissement » entrainera un changement dans la conscience des individus est, pour le pire et le meilleur, l’émanation d’une tradition française différant de l’approche libérale anglo-saxonne via la promotion d’une action étatique et généralisée plutôt que de laisser la place à des initiatives personnelles qui, par ailleurs, n’ont pas démontrées leur efficacité au Royaume-Uni et aux Etats-Unis où le communautarisme est toujours très présent. On doit dès lors, pour interroger l’intelligence et la pertinence des mesures prises par cette poignée de mairies françaises, non pas se tourner vers un modèle culturel différent mais tout aussi défaillant, mais plutôt consulter les nombreux livres d’histoire traitant de pays ayant par le passé adapté des politiques contraignantes à l’égard de pratiques teintées de sentiments religieux.

Plusieurs pays d’Afrique du Nord et du Proche et Moyen-Orient ont, dans la seconde moitié du XXe siècle et bien souvent dans le sillage de leur indépendance, légiférés sur la question du voile, alors que leurs responsables politiques, nourris par le nationalisme arabe rappelant par bien des aspects les nationalismes européens du XIXe siècle reposant sur l’émancipation des peuples et la modernisation des appareils étatiques, s’efforçaient d’inscrire la nécessite du progrès dans leur ADN politiques. Certains, à l’image de Habib Bourguiba en Tunisie, Mustafa Kemal Atatürk en Turquie, interdisent le port du voile pour les seuls fonctionnaires et se contentent d’en déconseiller le port dans les lieux publics, d’autres encore rendent le port du voile – et de ses différentes déclinaisons – optionnel – ce sera le cas de Mohammad Zaher Shah, dernier roi d’Afghanistan. Enfin, une dernière option, plus radicale, fut expérimentée en Iran dès 1936 lorsque Reza Chah Pahlavi, pénultième Chah d’Iran, rend purement et simplement le port du voile illégal. Les résultats de telles politiques sont mineurs et de manière générale, plus l’interdiction sera sévère, moins elle sera efficace en termes de lutte contre l’islamisme radical, puisqu’au lieu de contribuer à l’émergence d’une pensée progressiste et tolérante comme ce put être le cas dans la Tunisie de Bourguiba ou la Turquie d’Atatürk, elle ne fera que renforcer la rhétorique des populismes islamistes bien heureux d’avoir une nouvelle raison de s’ériger en martyrs de l’occidentalisation à marche forcée des leaders postindépendance. On peut dès lors douter que l’interdiction du burkini en France, déjà contestable d’un point de vue juridique et moral, aura une quelconque efficacité dans le cadre de la lutte contre l’islamisme radical qu’il est d’ailleurs maladroit et réducteur d’associer au port du burkini. On imagine en effet plutôt mal un mollah iranien, un imam saoudien ou un taliban afghan tolérer qu’une femme puisse se baigner en public et en la présence d’hommes inconnus et étrangers.

Comment, dès lors, expliquer cette polémique stérile ? D’abord, en considérant le contexte géopolitique actuel de l’Europe et de la France, ensuite, en considérant le calendrier électoral français. La France, comme trop souvent dans son histoire, voit en effet se télescoper deux événements : une crise d’ordre stratégique et internationale – ici, la montée en puissance du terrorisme principalement soutenu par l’Etat Islamique – et une échéance nationale – l’élection du nouveau président de la République. Un rapide examen des précédentes occasions lors desquelles crises extérieures et élections nationales ont partagé une même temporalité pousse à une conclusion alarmante : désireux de satisfaire une opinion publique blessée, de soigner leur image et légende, les responsables politiques feront passer des impératifs de communication avant la recherche réelle d’une solution pertinente et efficace, une telle logique conduisant par exemple au bain de sang d’Ouvéa, en 1988, lorsque l’armée française se voit chargée d’organiser un assaut contre des preneurs d’otages alors que ces derniers étaient sur le point de capituler, dans le simple objectif de faire un exemple à quelques mois des élections, et alors que le Parti Socialiste et le Rassemblement pour la République se partagent le pouvoir. Une telle logique semble malheureusement encore prévaloir dans la sphère politique française : la victoire, pour des hommes et femmes comme Manuel Valls, Nicolas Sarkozy ou Marine le Pen, reviendra à celui ou celle qui sera capable de s’ériger en individu providentiel, en défenseur de la république ; plus simplement encore, à celui qui condamnera le plus fort, quitte à martyriser le tambour de guerre sans grand résultat. Et pourtant, il existe comme toujours une troisième voix, honnête, qui ne fera pas la une des journaux : le fait de reconnaître que le burkini, tout conservateur et sexiste qu’il soit – et il l’est, puisqu’il repose sur le devoir qu’auraient les femmes de faire preuve d’une pudeur et d’une modestie que l’on exigera jamais des hommes – ne saurait être interdit, pour la simple et bonne raison que cette interdiction, niant les libertés individuelles, ne fera que renforcer le discours des islamistes radicaux tout en exilant des plages françaises des femmes qui, par leur simple désir de se rendre à la plage, défient bien plus sûrement l’obscurantisme religieux que la grande majorité que la poignée d’hypocrites leaders s’improvisant féministes pour rallonger de quelques mois leur carrières déjà bien trop longues.

 L’interdiction du burkini, jamais totalement assumée dans les arrêtés municipaux adoptés entre autres à Cannes et Nice, s’est retrouvée justifiée de diverses façons : d’aucuns prétendent qu’une telle mesure est une défense de la laïcité française en oubliant que la constitution française de 1958, reprenant une mesure déjà présente dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, assure que « la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » S’imaginent-ils dès lors pouvoir prouver que le port du burkini représente une menace pour ce dernier ? D’autres expliqueront avoir en tête la protection des femmes françaises et feront de la lutte contre le burkini une profession de foi féministe. Or, et si l’on est en effet libre de voir dans le port du burkini une pratique strictement sexiste – puisque que l’on n’exigera jamais de l’homme musulman la « modestie » et la « pudeur » dont la femme musulmane doit faire preuve à chaque instant de son existence – on ne peut que s’étonner que de nombreux responsables politiques, principalement à droite, aient attendu le BurkiniGate pour faire la démonstration d’une quelconque sensibilité féministe ou progressiste. Où étaient-ils donc, quand la droite réduisait les crédits accordés aux associations chargées d’aider les femmes souffrant de violences conjugales, expression la plus meurtrière du sexisme bien vivant en France ? Où étaient-ils, lorsque leurs collègues cherchaient à entraver l’accès aux moyens de contraception ou encore à l’avortement en critiquant les plannings familiaux et les organisations accomplissant chaque jour une entreprise éreintante de soutien et d’informations à l’intention des fractions les plus modestes et fragiles de notre société ? Comment est-il possible que le Front National s’érige en défenseur de la femme alors qu’un examen attentif des cinq dernières années montrent alors que la famille Le Pen affirmait encore lors des élections régionales son désir de compliquer l’accès à l’avortement en le rendant à nouveau payant ? Que des politiciens français versent dans une hypocrisie aussi assumée, ce n’est malheureusement pas nouveau pour la cinquième république ; il est par contre inquiétant que des citoyens ayant un tant soit peu d’éducation puisse croire qu’un parti dont les eurodéputés qualifiaient il y a peu le droit à la contraception et à l’avortement d’« arme de destruction massive contre la démographie européenne » puisse être réellement intéressé par l’amélioration de la condition féminine en France et en Europe.

Justice - Allégorie

 Reste que sur cet odieux échiquier, bien heureux celui qui pourrait distinguer une pièce respectable. Certaines associations, naturellement intéressées par une médiatisation nécessaire à leur survie, se sont en effet précipités sur cette polémique pour toute à la fois se présenter comme chevaliers servants et victimes immuables d’une conception française de la laïcité confinant à l’autoritarisme, voire à l’impérialisme culturel. Les musulmanes légitimement blessées par les arrêtés promulgués en France auraient pu espérer l’aide d’un meilleur avocat que Marwan Muhammad, porte-parole du Collectif contre l’Islamophobie en France, qui déclarait en 2011 « Qui a le droit de dire que la France dans trente ou quarante ans ne sera pas un pays musulman ? Qui a le droit ? Personne dans ce pays n’a le droit de nous enlever ça. Personne n’a le droit de nous nier cet espoir-là. De nous nier le droit d’espérer dans une société globale fidèle à l’islam. Personne n’a le droit dans ce pays de définir pour nous ce qu’est l’identité française. » Le CCIF, jusqu’à peu, était en effet en perte de vitesse : alors qu’il publiait au second semestre 2011 vingt-trois communiqués, il n’en publie que trois au premier semestre 2012. Comment expliquer dès lors qu’une association communautaire sulfureuse dont les membres les plus importants rencontrent prédicateurs radicaux et imams salafistes et qui visiblement ne parlent pas à beaucoup plus de monde qu’à eux-mêmes, s’arrogent dans l’indifférence générale le droit de s’exprimer au nom de tous ? Dans l’esprit du citoyen commun n’ayant pas le loisir de consacrer son existence à l’analyse d’une polémique malheureuse et stérile, la simple association entre Marwan Muhammad et le BurkiniGate semble signifier le caractère religieux et radical du port de ce vêtement. Le CCIF, ainsi, ne contribue ni à apaiser le débat, ni à défendre les femmes musulmanes concernées par le burkini : il encourage au contraire une polarisation extrême de la société française entre deux camps distincts et irréconciliables et érige l’amalgame et le sophisme en outils servant son seul avènement ; il encourage le choc entre factions qu’ils encouragent à naître et ne se soucient pas plus de rationaliser le débat républicain que de venir en aide aux musulmans français. Son seul objectif est malsain et irrationnel : entretenir une haine qui est devenu son gagne-pain. Par conséquent, la première chose qu’un responsable politique attaché à l’apaisement devrait faire serait d’ignorer les effets de manchette d’une énième association communautaire franchement dispensable.

Pour ne rien arranger, il fallait bien ajouter à l’hypocrisie des responsables politiques et à l’attitude intéressées et indignes d’une poignée d’associations communautaires l’éternel positionnement confortable et ambiguë de la presse nationale qui arrose d’une main les incendies qu’elle allume incessamment de l’autre, sans jamais prendre le temps de relire son Albert Camus. Celui-ci, parmi tant d’autres penseurs français comme étrangers, critiquaient pourtant dès 1944 la dérive de la presse vers la ludo-information vaine et le culte de l’information immédiate, sensationnelle, démesurée et demeurée. Dans la revue Combat, plusieurs mois avant le débarquement de Normandie et le début de la retraite allemande sur le front Ouest, Camus écrivait ainsi « comme il est difficile de toujours être le premier, on se précipite sur le détail que l’on croit pittoresque ; on fait appel à l’esprit de facilité et à la sensiblerie du public. On crie avec le lecteur, on cherche à lui plaire quand il faudrait seulement l’éclairer. A vrai dire on donne toutes les preuves qu’on le méprise. L’argument de défense est bien connu : on nous dit, « c’est cela que veut le public ! ». Non, le public ne veut pas cela ; on lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce qui n’est pas la même chose. » Il faut pourtant voir petits et grands journaux se complaire dans la misère intellectuelle née de son sacrifice de l’écriture sage sur l’autel de la rentabilité et assener à l’esprit des lecteurs une pluie d’articles que l’on serait plutôt tenté de comparer à un atroce barrage d’artillerie. Pilonner, pilonner encore ! Les remparts de l’esprit finiront bien par se céder. Que Le Monde lui-même s’autorise à participer à l’érection de cette forteresse des absurdes est une preuve supplémentaire de la pauvreté intellectuelle des parangons d’autrefois. L’honnêteté, pourtant, pousse à préciser que la presse n’est pas la seule coupable : cliquer sur un article incomplet, mal-rédigé, aux faits non-vérifiés, et vous voilà l’associé de cette grande entreprise d’illusionnistes : aujourd’hui plus que jamais, l’individu responsable doit faire preuve d’une discipline quasi-révolutionnaire en se détournant résolument de toutes les sources dont la malhonnêteté aura été exposée. Cela aussi, Camus nous l’apprenait déjà au siècle dernier, en affirmant qu’une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques (…) court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation. » (Caliban, 1951)

Freedom is nothing but a chance to better

Que faire, dès lors que l’on a compris que cette polémique n’est que l’enfant bâtard d’une société blessée dans son orgueil et sa chair par de trop nombreux attentats, de responsables politiques opportunistes et cyniques et d’un système médiatique dévoyée et à bout de souffle ? L’idéal serait que les citoyens français, sans attendre le feu vert d’un quelconque agent extérieur, fasse l’effort d’aller à la rencontre de ces femmes qui, pour une raison ou pour une autre, décident de porter le burkini – car il y aura toujours de l’honneur à faire cet effort, à construire des ponts, à aller vers l’autre – et de s’enquérir de ces motivations. Certaines, peut-être, admettront à mots couverts que le port du burkini découle d’une pression extérieure, auquel cas votre devoir sera de faire en sorte que cette femme puisse se tourner vers n’importe quelques institutions ayant à cœur de défendre ses droits ; d’autres expliqueront que le port du burkini est un choix, découlant certes en partie d’une construction sociale et culturelle, mais relevant tout de même de leur libre-arbitre ; quel que soit votre vision du burkini, vous aurez alors à respecter ce choix, dès lors qu’il ne représentera aucune menace pour la société française et ses valeurs bien réelles qui garantissent à la fois le droit de se vêtir et de se dévêtir dans le cadré prévu par la loi. Plus rarement, certaines femmes vous expliqueront que le port du burkini est aussi le fait d’une gêne, d’une timidité, d’un désir de ne pas mettre leur physique en avant pour une raison ou une autre ; il faudra alors être suffisamment mature pour comprendre que, pour une personne complexée, se rendre à la plage est déjà un effort à saluer, et que lui donner le choix entre un maillot de bain plus classique ou le départ des lieux ne reviendrait qu’à ostraciser un individu dont la seul présence démontre pourtant le désir de se mêler au reste de la société. Faire preuve, toujours, dans un esprit de tolérance affirmée qui, sans jamais oublier ce que nous devons au long combat pour la laïcisation de notre société, assura à l’ensemble de nos citoyens la pleine jouissance de notre devise nationale : liberté, égalité, fraternité, pour tous.

Hugo Decis

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