Give Peace a Chance – Jean Jaurès

Fervent défenseur d’une armée de milices défensives, pacifiste passionné par la chose militaire, membre d’une génération d’hommes élevés dans le souvenir des régions perdues d’Alsace et de Lorraine et nourris d’un revanchisme nationaliste, mais aussi grand lecteur du capitaine Henri Mordacq [1], Jean Jaurès maîtrisait la question militaire sûrement mieux que la majorité de ses contemporains. Il était l’héritier d’une tradition républicaine ayant érigé la Levée en Masse de 1793 en paradigme du sacrifice civique à la défense nationale et, comme tous les français d’alors, n’ignorait ni l’héroïsme des soldats de 1870 ni les massacres commis par eux lors de la Commune de 1871 ; et cette mémoire conflictuelle – où le soldat-citoyen est tout à la fois enfant sacrifié, supplicié de Bazeilles et nettoyeur de barricades – est au cœur même de la richesse du pacifisme Jaurésien. Rien n’affirme par ailleurs plus la pertinence de ce dernier que le sort qu’eût à subir son auteur, assassiné par un obscur militant nationaliste à l’aube du premier conflit mondial.

 

Jaurès est un pur produit de l’éducation français de la seconde moitié du XIXème siècle : provincial brillant diplômé de l’Ecole Normale Supérieure capable de faire de l’ombre à Henri Bergson, il fait partie de cette élite désirée par la IIIème République et formée à marche forcée pour former une intelligentsia fondée, en théorie, sur le seul mérite. S’ensuit une agrégation en philosophie et, en 1895, un premier mandat de député du Tarn pendant lequel il soutient Jules Ferry et rentre en contact avec le monde ouvrier et ses réalités socio-économiques ; représentant radical, Jaurès découvre le socialisme, dont il dira plus tard qu’il s’agit de la seule idéologie capable de résoudre la contradiction fondamentale de la société présente. « Il existe entre l’ordre politique et l’ordre économique dans notre pays une intolérable contradiction. Dans l’ordre politique, la nation est souveraine et elle a brisé toutes les oligarchies du passé; dans lordre économique la nation est soumise à beaucoup de ces oligarchies […] »

 

C’est en 1892 qu’éclate la Grève des Mineurs de Carmaux à l’occasion du licenciement abusif d’un ouvrier socialiste et syndiqué élu maire de la ville. L’engagement de Jean Jaurès en faveur des ouvriers est alors intimement lié à la vision du pacifisme qu’il déploiera plus tard. Présupposant que la guerre, à l’ère moderne, n’est rendue possible que par les dispositions psychosociales des masses acquises au nationalisme ardent des années 1900, Jaurès cherche à répandre dans les consciences populaires de nouvelles cultures transnationales censées contrebalancer l’influence des gouvernements nationaux. Dans l’idéal, il s’agirait du substituer aux rivalités patriotiques la solidarité de classe inhérente à sa simple conscience. Et pour cause, en 1914, un million d’ouvriers français sont syndiqués au sein de la Confédération Générale du Travail et deux millions et demi d’ouvriers allemands, au sein de l’Union Générale du Syndicalisme Réformiste, soit près de quatre millions d’hommes capables de voir dans l’ennemi un camarade de classe et donc, d’obéir à l’injonction de l’Internationale, d’appliquer la grève aux armées. « Crosse en l’air, et rompons les rangs ! »

 

L’ennemi commun, dans la pensée Jaurésienne, n’est donc pas tant le soldat étranger ou le pays voisin mais plutôt le tyran local, l’affameur, le profiteur. En ce sens, le pacifisme Jaurésien n’est donc pas un rejet béat du recours à la violence mais plutôt la substitution d’un conflit de classes aux classiques conflits internationaux. L’erreur de Jaurès sera de surestimer la conscience de classe des travailleurs européens – notamment français et allemands – et de sous-estimer le caractère rassembleur du conflit à venir. La violation par l’armée allemande de la neutralité belge, à titre d’exemple, fera sauter plusieurs verrous idéologiques chez les travailleurs français et britanniques qui verront dorénavant la poursuite du conflit comme un simple devoir moral de solidarité contre la « barbarie germanique » par ailleurs mise en scène par la propagande de l’Entente. Il deviendra dès lors impossible de s’opposer à la guerre sans craindre d’être qualifié de traître, membre de la cinquième colonne, ou plus simplement de boche ou de fritz. Marginalisés, les pacifistes français n’auront plus qu’à choisir : trahir la cause, ou trahir le pays. Les médias, par ailleurs, ne contribueront qu’à hystériser le débat.

 

La conception Jaurésienne des relations internationales reposait sur un constat – par ailleurs depuis largement critiquée – selon lequel la guerre ne profiterait jamais qu’aux industriels et autres capitalistes occidentaux et propriétaires d’usines d’armement, qui, dès l’éclatement d’un conflit, s’enrichiraient alors sur le dos des travailleurs, massivement enrôlés. Il s’agissait alors d’éviter un conflit qui, tout en confortant la suprématie des possédants sur les possédés, saignerait à blanc les rangs des progressistes européens. Le reste de l’histoire est malheureusement connue : Jaurès et ses homologues échoueront à enrayer la marche furieuse des masses vers l’hécatombe effroyable du premier conflit mondial qui, d’affrontement en affrontement, précipiteront la ruine du Vieux Monde. Le 10 mars 1913, Jaurès prononce un nouveau discours contre la guerre ; ces mots sonnent comme une sinistre prophétie à laquelle l’histoire donnera tristement raison : Ce qu’il y a d’effroyable dans la crise de barbarie internationale et de réaction chauvine… c’est qu’elle dévorera toute l’énergie des consciences… c’est que toute autre politique qui aura un objet autre que la guerre sera dénoncée. »

 

Pierre Desanges, médecin, écrivain et militant, raconte mieux que quiconque la réaction qu’auront les pacifistes français à l’annonce de sa mort. «Le matin vers 7 heures, je me levais pour ramasser sur le paillasson la bouteille de lait et le journal. La première page de lHumanité sencadrait dune large marge noire. Un titre énorme la barrait dans toute sa largeur: Jaurès assassiné. Je reçus le coup en pleine figure, tellement brusque, inattendu, que je ne ressentis rien, qu’une immense stupeur… Nous lui avions laissé à lui seul, ou presque, la tâche surhumaine de résister aux forces qui précipitaient le monde vers la guerre. Nous n’avions pas su le protéger contre elles, ce qui aurait été nous protéger nous-mêmes… Lui abattu, aucune digue, aucun rempart ne se dressait plus entre nous et la guerre imminente. »

 

Avec Jaurès, c’est en effet le visage de l’opposition à la guerre qui disparait. Celui dont on écoutait les discours avec attention tant ces derniers faisaient s’unir passion et clarté dans un même propos, n’est plus. L’Humanité, le journal qu’il animait, publie tristement : À notre directeur, quelque crime toujours précède les grands crimes Lhécatombe exécrable que préparent à cette heure, dans leurs ténèbres, les partis militaires et les nationalismes de tous les pays aura eu pour prélude un monstrueux assassinat. Le citoyen Jaurès, notre ami, notre père, notre maître… a été assassiné hier… Puisse le sang du juste qui vient de périr à son poste, victime de haines inexpiables, soulever dans le monde une si grande horreur que les peuples… y trouvent la force d’arrêter – il en est temps encore — le bras des égorgeurs. C’est le vœu que, devant le cadavre sanglant de son directeur, la rédaction de l’Humanité formule ici de toute la force de son cœur. » Nous sommes un premier août, et la guerre qui rôde aux frontières rugira sous trois jours.

 

Deux choses, pourtant, viennent encore assombrir ce sinistre tableau : la Paix, en France, vient de trouver son premier martyr et déjà, les politiques renâclent, renoncent. La Gauche, qui ne soutenait l’effort de guerre qu’à reculons, se range au principe de l’Union Sacrée ; on ne laissera pas la colère ressentie à l’annonce de l’assassinat de Jaurès troubler les rangs de ceux qui s’avancent impatient vers les innommables carnages de la Marne, de l’Artois, de Verdun, de la Somme et du Chemin des Dames. Pourtant, en faisant passer la Patrie avant la Cause, les progressistes achèvent de nier la seule vérité derrière laquelle ils devraient se ranger : servir la Cause, c’est déjà servir la Patrie. La soumission est acceptée au nom de la concorde nationale ; et c’est pour sauvegarder cette dernière que l’on décide de ne juger Raoul Villain, l’assassin de Jaurès, qu’au sortir de la guerre. Raoul Villain, le boucher du pacifisme français, qui portera à jamais son nom comme la sentence qu’il ne recevra pas.

 

L’homme, en effet, est acquitté. « Bon patriote » d’après le juge d’instruction, le tribunal reconnait qu’il est bien l’assassin de Jean Jaurès, mais affirme qu’en commettant ce meurtre, Villain s’est d’abord porté au secours de la Patrie. En somme et d’après la justice française, en abattant un innocent, l’homme n’aurait fait que son devoir. Le tribunal ose même réclamer à la veuve de Jaurès le paiement des frais de justice ; pour la République française à laquelle la guerre vient d’arracher 1,400,000 hommes, Jaurès est un traître et Villain, un héros. Le premier, pourtant, était de ceux qui auraient empêché ce massacre ; le second, un illustre inconnu qui finira sa vie en Espagne, vraisemblablement abattu par des Républicains lors de la Guerre Civile. L’histoire réhabilitera Jean Jaurès bien plus tard, lui qui peu avant sa mort, déclarait avec clairvoyance « On nous tuera d’abord, on le regrettera peut-être après. »

 

[1] L’Armée nouvelle : ce qu’elle pense, ce qu’elle veut, H. Mordacq (1905)

 

Hugo Decis graduated from a French classe préparatoire a few months ago. He is now a student of the Strategic and International Relations Institute (IRIS) located in Paris. He is the current Graduates of Democracy’s Director of Communications.

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